Au début du XVIIe siècle, la châtellenie de Bouchain est le théâtre d'une intense chasse aux sorcières qui débouchera sur 163 procès entre 1610 et 1620. Guerres récentes, période de troubles et de doutes, augmentation des impôts, contre-réforme catholique, efforts d'encadrement des populations pour extirper le paganisme des campagnes, durcissement juridique à l'égard des suppôts de Satan, autant de raisons pour que certaines communautés villageoises perturbées et affaiblies réagissent à ce vent de panique trouvant en de prétendues sorcières des boucs émissaires idéaux.

 

  C'est dans ce contexte qu'en janvier 1615, dans le village de Féchain, petite paroisse de deux-cents âmes, Marguerite LE MAIRE, femme de Matthieu DELMOTTE, est accusée de crime de sorcellerie. S'ensuit un procès à l'issue duquel, reconnue coupable, elle est condamnée au bûcher.
Dans le cadre des procès pour sorcellerie, les accusés étaient soumis à la question. Les aveux ainsi obtenus avaient valeur de preuve de culpabilité. Sous la torture, les suppliciés avouaient ce que voulaient entendre les juges et notamment l'identité de leurs prétendus complices : connaissances, voisins, amis ou parents. C'est probablement suite à une telle dénonciation que la sœur de mon ancêtre Jean, Marie de DECHY, âgée d'une cinquantaine d'années, se retrouve accusée à son tour. Nous ne disposons ni des éléments de l'enquête, ni des pièces de la procédure, mais nous pouvons reconstituer les étapes de cette affaire à partir du relevé des dépenses y afférentes consignées dans les registres comptables du domaine de la châtellenie de Bouchain*.

 

  Ainsi donc, le jeudi 12 mars 1615, Robert LE COMTE, sergent de la châtellenie de Bouchain et Jacques HUET, greffier de son état, se rendent à Féchain pour « tenir informations sur la vie et renommée de Marie de DECHY, veuve de Gilles CORDIER », cette dernière étant soupçonnée de « crime de sortilège ». Pendant trois jours, le sergent, le greffier et les hommes de loi du village, mayeur et échevins, vont mener leur enquête et recueillir les témoignages à charge. De retour à Bouchain les deux officiers remettent leur rapport à trois conseillers avocats de la cour souveraine de Mons. Ces derniers se réunissent le 18 du mois et concluent que les charges sont suffisantes pour poursuivre la suspecte. Simon HAUET, sergent et geôlier, se rend le 20 mars à Féchain pour appréhender Marie de DECHY et la ramener à Bouchain où elle est emprisonnée. Le 29 mars, maitre Nicolas de LANNOY, venu exprès de Cambrai pour la soumettre à la question, arrive au siège de la châtellenie. Le lendemain Marie est torturée, mais ne passe aux aveux qu'à son deuxième jour de supplice.
Sur la base de ces confessions, Robert LE COMTE et Jacques HUET retournent à Féchain les 3 et 4 avril pour entendre à nouveau les témoins. Quatre jours plus tard, les officiers et les conseillers avocats de la cour de Mons réunis à Bouchain ont alors tous les éléments pour juger Marie coupable de crime de sorcellerie. Le 9 avril, un sergent va quérir le bourreau de Cambrai. Le lendemain, Marie, accompagnée d’un prêtre jacobin de Douai chargé de l’assister dans ses derniers instants, est conduite sur un chariot jusqu'au bûcher érigé sur le lieu de la justice de Féchain. Là, devant les hommes de loi et les habitants réunis, elle est étranglée, afin d'abréger ses souffrances, puis brulée. Et tandis que son corps se consume, bien avant que ses restes ne soient enterrés dans une fosse creusée à cet effet, le lieutenant, le greffier et les autres magistrats s'en retournent pour aller banqueter, comme de coutume, et ce, aux frais de la communauté villageoise.

 

  Les procès ne s'arrêtent pas là puisque de rumeurs en accusations, de tortures en dénonciations c'est tout l'entourage des accusés qui est inquiété. Nous trouvons par exemple Robert et Étienne DELMOTTE, les fils de Marie LEMAIRE, exécutés par le feu en février et mars ou bien encore Péronne CORDIER, une des filles de Gilles et de Marie de DECHY, qui, accusée à son tour, n'avoue rien sous la torture échappant ainsi au bûcher, mais pas au bannissement. Et comme s'il fallait boucler la boucle, c'est Mathieu DELMOTTE, le mari de Marguerite LE MAIRE qui est le douzième et dernier accusé de sorcellerie dans ce village et condamné à être banni le 2 décembre 1615.

Pour aller plus loin :

  • Robert Muchembled, Les derniers bûchers. Un village de Flandre et ses sorcières sous  Louis XIV, Ramsay, Paris, 1981
  • Robert Muchembled, Sorcières, justice et société aux XVIe et XVIIe siècles, Imago, Paris, 1987

* Archives départementales du Nord, B 11220, folio 274 et suivants