Relation faite à M. le Commissaire de la Marine, à Marseille, par le matelot Bénigne BOURET, natif des environs de Saint-Malo, âgé de 30 ans, du naufrage du navire le Neptune, dans lequel il a été sauvé seul, après avoir demeuré onze jours dans la grande hune, sans prendre aucune espèce de nourriture*.

    Le navire le Neptune, de Boulogne, de 150 tonneaux, et huit hommes d'équipage, partit de Sète, sous le commandement du capitaine LEBEAU, le 20 décembre 1821, à 7 heures et demie du matin, chargé de vin, eau de vie et esprits, par un beau temps de S.-O.

    Une heure après, il ventait grand frais ; ce qui nous obligea de prendre des ris. Le lendemain, et toute la journée du 22, le temps fut superbe.
    Le 23, la mer était affreuse ; les vents toujours dans la même direction, le ciel couvert de nuages. Le navire filait avec deux huniers, les ris en dedans, la brigantine aussi avec des ris, et le petit foc.
    Le 24, la tempête devint terrible ; nous étions alors à peu près par le travers de Barcelone, à 10 lieues environ de la côte, d'après ce que j'entendis dire au capitaine. Sur les sept heures, on aperçut le feu Saint-Elme sur la girouette du grand mât. Je considérais ce phénomène que je voyais pour la première fois et que mes camarades disaient être un présage funeste, lorsque nous fûmes totalement éblouis par un éclair épouvantable qui dura environ deux secondes. Le capitaine ordonna à tout l'équipage de monter sur le pont : il fit serrer le petit hunier et la brigantine et virer de bord sur la misaine, le grand hunier et le petit foc. Après avoir abattu, nous allions vent en arrière. Il fit alors serrer la misaine et le petit foc, restant à la cape sous le grand hunier avec des ris dedans, courant au large, tribord amures.
    À 8 heures, le capitaine envoya du monde se coucher. L'obscurité était profonde ; de grands éclairs, accompagnés de violents coups de tonnerre à une certaine distance, jetaient, de moments en moments, une lueur lugubre sur cette horrible scène. On commença à pomper continuellement, présumant que la pompe suffirait pour affranchir le navire. Un peu plus tard, on s'aperçut que, dans la cale, une pièce d'eau de vie s'était dérangée : le capitaine et le second s'y transportèrent et la pièce fut arrimée de nouveau : un instant après, on entendit rouler plusieurs barriques sans qu'il fût possible d'y porter remède.
    Le vent devenait toujours plus violent. À neuf heures et demie, je m'approchai de la pompe. Le navire était fortement incliné, recevant des coups de mer terribles, qui faisaient à bord un fracas épouvantable. Quelques minutes après, je m'aperçus que nous tombions toujours plus sur le vent et, regardant du côté opposé, je vis cette partie du navire s'élever ; je m'y élançai pour saisir les haubans lorsque j'entendis le lieutenant prononcer ces mots : " Voilà le navire... " et une autre voix : " Ah ! mon Dieu ! ... ". Au même instant, tout fut englouti.
    Dans cet affreux moment, me tenant toujours amarré, je ne conservais qu'une légère lueur de connaissance, que je perdis bientôt totalement. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état. Enfin, le navire s'étant relevé, le mouvement de l'eau qui coulait sur ma figure me fit reprendre mes sens. J'ouvris les yeux : je revis les éclairs sillonnant d'horribles nuages que le vent faisait rouler avec rapidité sur ma tête et ma première pensée s'éleva en actions de grâces vers le ciel.
    Je serrais toujours fortement les haubans ; le devant de mes jambes était écorché par les efforts que j'avais faits pour me retenir. Je montai jusqu'à la grande hune, appelant à plusieurs reprises, pour demander ce que j'avais à faire. Personne ne me répond... J'appelle encore : quelques gémissements lointains parviennent jusqu'à mon oreille ; ils se perdent bientôt dans le bruit de la tempête. J'étais glacé d'effroi. Cependant, une voix semble articuler quelques mots, que je ne puis comprendre. Alors je descendis sur le côté du navire qui se trouvait hors de l'eau, dans les moments où les lames ne l'inondaient pas, et j'aperçus le novice, nommé VOISIN, assis sur les haubans ; le chien du bord était à côté de lui. Il serra tristement ma main en me disant : " Il paraît que tous nos camarades ont péri ; mais qu'allons-nous devenir ? ".
    Vers les onze heures environ, le mât de misaine et le beaupré rompirent à quelques pieds au-dessus du pont ; le mât de hune désempara également, et le grand mât resta seul avec sa hune. Le navire soulagé de ce poids se releva un peu et nous montâmes tous les deux dans la hune. Je travaillai à détacher la grande vergue dont la voile était déferlée ; je coupai avec mon couteau les manoeuvres qui la retenaient et je parvins à faire tomber le tout sur le pont. Succombant à la fatigue, tout mouillés, quoique dans ce moment les vagues ne montassent pas jusqu'à nous, nous nous amarrâmes dans la hune et nous nous abandonnâmes au sommeil, si l'on peut appeler ainsi cette espèce d'assoupissement dans lesquels les besoins de la nature nous plongent, et qui est sans cesse interrompu par la souffrance ou par l'inquiétude affreuse, inséparables de la position dans laquelle nous nous trouvions.
    Le temps fut le même pendant toute la journée du 25. Nous ne pûmes pas descendre dans le pont à cause des vagues qui le couvraient de temps en temps avec la plus grande violence. Nous voyions les barriques qui sortaient de la cale et se brisaient bientôt après. Nous apercevions deux bricks à la distance de quelques lieues, louvoyant à la cape. Le temps, couvert d'épais nuages, s'éclaircissait par moments ; nos vêtements étaient secs ; l'espérance que ces navires se rapprocheraient de nous nous fit passer la nuit assez paisiblement.
    Le 26, dans la matinée, un brick que je présumai être un de ceux de la veille courait sur nous ; nous eûmes quelques moments de joie. Dans l'après-midi, il nous passa sous le vent, assez près. Il était à la cape comme la veille, nous voyions le monde à bord. Il paraît que nous ne fûmes pas aperçus, car bientôt nous le vîmes s'éloigner et disparaître. Sur le soir, le temps étant devenu assez clair, nous crûmes reconnaître dans l'horizon deux pointes de terre.
    Après une nuit très agitée, nous revîmes la lumière. Hélas ! Elle ne venait plus éclairer que nos douleurs qui, bientôt, allaient nous plonger dans une nuit éternelle.
    Vers le milieu du jour, apercevant une capote le long du bord, je me disposai à descendre pour la dégager malgré les lames qui couvraient toujours le navire. Nous voyions aussi par l'ouverture de la chambre une barrique que la mer n'avait pu encore faire sortir et qui flottait à peu près au niveau du pont. J'engageai le novice à descendre avec moi pour m'aider à la défoncer : il ne le pouvait pas, se sentant trop faible et ayant les pieds enflés par le froid. Quand je fus sur le pont, je fus obligé de me cramponner contre le tronçon du mât pour ne pas être emporté par les vagues. Quand elles se retiraient, j'avançais et je frappais sur la barrique avec un morceau de fer et un bout-dehors de la bonnette ; j'étais, presque aussitôt, obligé de battre en retraite pour revenir encore. Je vins à bout cependant d'enfoncer le fond de la barrique : c'était de l'eau de vie. Je me hâtai d'y plonger mon chapeau et j'allais, en le retirant, le porter à mes lèvres, lorsqu'une lame me couvrit entièrement et me fit perdre en un instant tout le fruit de mes peines. Je puisai encore une fois avec mon chapeau dans la barrique, mais la liqueur n'avait plus de force ; à peine pouvait-elle corriger un peu l'amertume de l'eau salée. Je n'en bus qu'environ la valeur d'un petit verre. Presque désespéré, je remontai dans la hune, tenant la capote sous le bras et mon chapeau à la main. Le novice essaya de boire, mais il ne put le supporter et nous continuâmes d'être en proie à toutes les souffrances d'une soif dévorante.
    Un peu plus tard, nous vîmes le cadavre d'un matelot sortir par la chambre avec des débris de meubles. Ce malheureux, dont nous enviâmes le sort, avait encore la tête appuyée sur son bras comme si la mort l'eût saisi pendant le sommeil. Je voulus descendre pour enlever son gilet afin de couvrir mon camarade ; il ne le voulut pas et il me dit : " Si la mer vous emporte, que deviendrai-ja ? ". Malgré ses observations, j'allais descendre ; mais le cadavre avait disparu.
    Dans l'après-midi, j'orientai une espèce de voile qui porta jusqu'au soir. J'espérais, par ce moyen, m'approcher de terre ; le vent ayant tourné, je fus obligé de l'amener, dans la crainte qu'elle ne nous portât au large.
    Le 28, la mer était très haute ; elle venait nous envelopper jusque dans la hune ; trempés jusqu'aux os, mourant de froid, de faim et de soif, nos angoisses ne peuvent s'exprimer.
    Le chien du bord était resté, depuis le premier jour, sur l'arrière. La mer l'emportait, puis il revenait encore en nageant ; il nous regardait en poussant des cris lamentables. Plusieurs fois, il essaya de venir jusqu'au pied du grand mât ; la mer l'emportait toujours. La nuit, surtout, ses hurlements étaient affreux ; ils ajoutaient encore, s'il est possible, aux terreurs qui nous agitaient. Dans cette journée, ses forces paraissaient épuisées ; il luttait contre la mort jusqu'à ce qu'enfin une lame l'engloutit.
    Le 29, nous n'aperçûmes, de même que dans les journées précédentes, aucune voile sur l'horizon ; ainsi, point d'espérance. Mon camarade ressentait des douleurs si cruelles dans l'estomac qu'il me disait que quand même nous serions sauvés , il ne lui semblait plus possible qu'il pût prendre jamais aucun aliment. Me sentant plus de forces que lui et le courage ne m'ayant point tout à fait complètement abandonné, je tâchais de le soutenir et de le consoler. La soif me tourmentait plus cruellement que la faim ; j'ouvrais la bouche pour respirer le vent, espérant trouver quelque soulagement.
    Ainsi s'écoulait le peu de jours d'existence qui nous restaient encore. Quand les souffrances et la mer nous laissaient quelques courts instants de calme, toutes les horreurs de notre position se présentaient à notre imagination. Je pleurais en pensant à ma femme et à mon enfant ; ma femme qui, à mon départ, avait éprouvé des peines si cruelles, semblant pressentir qu'elle ne devait plus me revoir.
    Jusqu'au 1er janvier, aucun accident ne rompit la lugubre monotonie de nos douleurs, qui, toujours, allaient croissant. Le vent soufflait avec violence ; le navire s'inclinait fortement ; dans un de ces mouvements, une vague nous passa par-dessus la tête. Quelques instants après, le navire s'étant un peu redressé, nous nous démarrâmes pour nous placer dans la partie de la hune opposée à celle où nous étions, parce qu'elle était moins exposée à être submergée ; quand je fus remonté, je voulus aider mon camarade à venir me joindre. En me retournant, je ne le vis plus ; il avait été entraîné par la lame. Je lui jetai de suite un bout de corde qu'il saisit. Mais bientôt, d'une voix défaillante, il me dit : " Mes efforts sont inutiles, je ne puis résister à mes souffrances, je veux mourir ". Il abandonna la corde et disparut.
    Ainsi, je restai seul, dans une espèce d'anéantissement total ; je ne savais si j'existais encore. Sur le soir, ma bouche était si sèche que je ne pouvais plus respirer.  J'étouffais. Je bus mes urines dans mon soulier.
    Le 2 janvier, j'eus encore assez de force pour descendre par les haubans ; je pris de l'eau et m'en lavai la figure, la bouche et les mains. Je sentis quelque soulagement.
    Ainsi, neuf jours s'étaient écoulés sans que j'eusse pris aucune espèce de nourriture ; mes forces étaient épuisées. Amarré dans la hune, ne pouvant presque plus faire de mouvements, je ressentais toutes les horreurs d'une affreuse agonie. Continuellement assoupi, des songes pénibles fatiguaient mon imagination presque en délire. Cependant, une idée bienfaisante me soutenait encore : il me semblait voir ma femme et mon enfant qui me disaient de ne pas perdre courage, que je souffrirais beaucoup, mais que je serais sauvé. Ce prestige se présentait presque à chaque instant de ma pensée. Il jetait quelque lueur sur le reste d'existence que la douleur me laissait encore.
    Je passai dans cet état la journée du 3 et la nuit qui la suivit. Ma vue était troublée ; je voyais des feux dans le ciel, les étoiles me semblaient d'une énorme grosseur ; la clarté de la lune éblouissait mes yeux, ils ne pouvaient la supporter.
    Le 4 janvier, au point du jour, promenant mes regards affaiblis sur l'horizon, je ne pus rien apercevoir. Hélas ! Encore un jour de souffrance ! Et je retombai dans un profond assoupissement. Je dus rester assez longtemps dans cet état. Tout à coup il me semblait entendre des voix qui mes disaient : " Lève-toi, tu es sauvé ". Ce n'était qu'un jeu de mon imagination, car personne n'était encore près de moi. Ces voix me frappèrent de nouveau. Dans ce moment, j'ouvris les yeux, et je distinguai, non loin de moi, la voilure d'un navire sur laquelle le soleil brillait de tout son éclat. Un moment après, une chaloupe s'approcha ; on me démarra et l'on me transporta à bord ; c'était la galiote hollandaise le Good Hoop, capitaine KLEIN, qui s'empressa de me faire prodiguer tous les soins que ma malheureuse situation exigeait. Quand je fus revenu à moi, on me dit que l'on avait aperçu le navire submergé et que l'on avait cru que tout le monde avait péri ; mais que le capitaine avait ordonné de s'approcher le plus près possible, afin de s'assurer qu'il n'y avait personne à sauver. C'est à cette généreuse résolution que je dois la vie. Après quelques jours encore de navigation, nous arrivâmes à Toulon, où le navire, à cause de moi, fut soumis à une quarantaine ; ce qui rend encore plus digne d'éloges l'humanité désintéressée du capitaine qui ne craignit pas de s'exposer à des frais pour rendre un infortuné marin à l'existence.

 

Le matelot BOURET a été accueilli avec tout l'intérêt qu'inspirait sa position malheureuse par M. le Commissaire de la Marine, chargé en chef du service à Marseille, qui s'est empressé de le mettre à même de fournir à ses premiers besoins, et lui a procuré de suite, d'après le désir qu'il en avait témoigné, un embarquement avantageux.

 

M. l'Intendant de la Marine au port de Toulon lui a aussi accordé une gratification à laquelle il a joint un témoignage particulier de sa bienveillance.

 

* Journal des voyages, découvertes... tome XIII, Paris, 1822, p. 349-360.